Une pâte fraîche, c'est de la farine et un liquide. Toutes les cuisines qui en font partent de là, et pourtant une sfoglia émilienne, une orecchietta des Pouilles, un udon de Sanuki et une nouille à ramen n'ont ni la même texture, ni la même couleur, ni la même façon de se tenir dans l'assiette. La différence ne tient pas aux ingrédients, qui se comptent sur les doigts d'une main, mais à trois réglages : combien d'eau on met, comment on travaille la pâte, et combien de temps on la laisse tranquille. Ce dossier parcourt les grandes familles mondiales de la pâte fraîche en lisant chacune par ces trois réglages, et donne pour chacune la recette de la pâte elle-même.
La liste des ingrédients d'une pâte fraîche ne dit presque rien d'elle. Farine, eau, parfois un œuf, parfois du sel : la même phrase couvre une lasagne et une nouille ouïghoure. Ce qui les sépare se mesure plutôt que se lit.
Le premier réglage est l'hydratation, le poids de liquide pour 100 g de farine. Une sfoglia à l'œuf tourne autour de 37 %, parce qu'un œuf de 55 g n'apporte qu'une quarantaine de grammes d'eau ; un lamian monte à 55 % et se travaille mou. Entre les deux, chaque tradition a trouvé son point : assez d'eau pour que la pâte se forme, assez peu pour qu'elle tienne la forme qu'on lui donne.
Le deuxième est le travail : pétrissage à la main, au pied, ou pas de pétrissage du tout. Le gluten ne se développe pas autrement, mais il ne se développe pas qu'en pétrissant. Les spätzle sont battus à la cuillère parce que l'appareil est trop liquide pour être manipulé, et les nouilles à ramen sont si sèches qu'on les lamine huit fois au lieu de les pétrir.
Le troisième est le repos, le plus sous-estimé. Un réseau de gluten fraîchement travaillé est tendu : il se rétracte sous le rouleau et revient en arrière dès qu'on lâche. Trente minutes suffisent pour une orecchietta, il en faut deux heures pour un udon et quatre, sous une pellicule d'huile, pour un laghman. Presque tous les échecs des recettes qui suivent viennent de ce temps-là, et pas d'une erreur de dosage.
| Le réglage | Ce qu'il décide | Les deux extrêmes du dossier |
|---|---|---|
| L'hydratation | La souplesse de la pâte et ce qu'on peut en faire | 37 % pour une sfoglia à l'œuf, 55 % pour un lamian |
| La farine | La quantité et la ténacité du gluten | Semoule de blé dur au sud de l'Italie, sarrasin sans aucun gluten pour la soba |
| Le liquide | Ce que la pâte gagne en plus de l'eau | Œuf (gras et lécithine), eau alcaline (pH 9 à 11), eau brûlante (amidon gélatinisé) |
| Le travail | L'orientation et la densité du réseau de gluten | Battu à la cuillère pour les spätzle, pétri au pied pour l'udon |
| Le repos | Le relâchement du gluten, donc la mise en forme | 20 minutes pour des spätzle, 4 heures sous huile pour un laghman |
Il n'existe pas une pâte fraîche italienne mais deux, et la frontière est celle du blé. Au nord du Latium pousse du blé tendre, moulu en farine fine : il donne peu de gluten et un gluten souple, qu'on compense en remplaçant l'eau par des œufs. C'est la sfoglia, la feuille abaissée au rouleau de bois d'un mètre puis découpée en tagliatelle, en pappardelle ou en feuilles de lasagne, et la règle émilienne tient en deux nombres, un œuf pour cent grammes de farine.
Au sud pousse du blé dur, dont le grain vitreux résiste à la mouture fine et donne une semoule aux grains anguleux. Ses protéines sont abondantes et tenaces : elles forment seules un réseau capable de tenir la cuisson, sans l'aide d'aucun œuf. La pâte se fait donc à l'eau tiède, autour de 45 % d'hydratation, et elle ne s'abaisse pas : elle se façonne pièce par pièce, à la lame pour l'orecchietta, à deux doigts pour le cavatello, sous le tranchant de la paume pour la trofia.
Cette deuxième différence est plus profonde qu'une question de goût. Une pâte sans œuf et sans gras se sèche : les formes du Sud, étalées deux jours sur un plateau, se gardent des semaines, ce qui est précisément la raison pour laquelle elles existent aussi en version sèche industrielle. Une tagliatelle fraîche, elle, n'a jamais eu de version sèche : son œuf ne se conserve pas.
Le point où les deux écoles se rejoignent est l'abruzzaise : les spaghetti alla chitarra se coupent dans une abaisse à l'œuf, mais faite de semoule de blé dur, et c'est la seule pâte du pays à être à la fois laminée et jaune de l'intérieur.
| Le Nord (Émilie, Piémont, Ligurie) | Le Sud (Pouilles, Campanie, Sicile) | |
|---|---|---|
| La farine | Blé tendre, type 00 | Semoule de blé dur rebroyée |
| Le liquide | Des œufs, et pas une goutte d'eau | De l'eau tiède, et pas d'œuf |
| L'hydratation | Environ 37 %, apportée par l'œuf | 45 à 47 % |
| L'outil | Le rouleau de bois ou le laminoir | Les doigts et une lame lisse |
| La forme | Des rubans et des feuilles découpés dans une abaisse | Des pièces façonnées une à une |
| La conservation crue | Deux heures à l'air, deux jours au froid | Des semaines une fois séchée |
Pasta all'uovo (pâte à pâtes fraîches aux œufs)
Pasta di semola (pâte à pâtes fraîches à la semoule et à l'eau)
Orecchiette maison (petites oreilles des Pouilles)
Cavatelli maison (petites nacelles creusées du Sud)
Trofie maison (torsades ligures)
Tagliatelle burro e salvia (tagliatelles au beurre et à la sauge)
Orecchiette alle cime di rapa (orecchiette aux cime di rapa)
Cavatelli con broccoli e salsiccia (cavatelli, brocolis et chair à saucisse)
Spaghetti alla chitarra all'abruzzese (spaghetti à la guitare, ragù d'agneau et de porc)
Lasagnes à la bolognaise
Vincisgrassi (lasagnes des Marches au ragù blanc et aux abats)
Une pâte farcie ne se mange jamais en simple épaisseur. La soudure d'un tortellino compte deux à quatre couches d'abaisse, et ces couches cuisent en même temps que la farce qu'elles enferment. Si la feuille est aussi épaisse que pour une tagliatelle, le pli reste cru au milieu d'un ravioli cuit : c'est le défaut le plus courant des pâtes farcies maison, et il n'a rien à voir avec la farce.
D'où la règle commune à toute la famille, de Bologne à Tachkent : on abaisse une pâte à farcir deux fois plus fin qu'une pâte à découper, 0,5 à 1 mm au lieu de 1 à 2. Tirer aussi fin demande une pâte qui ne se perce pas, et chaque tradition s'y prend autrement. L'Émilie ajoute des jaunes, dont le gras et la lécithine s'intercalent entre les feuillets de gluten et rendent la feuille extensible. La Russie ajoute un œuf entier et de l'eau glacée, qui laissent le gluten se développer au maximum. La Pologne, elle, prend le chemin inverse et pétrit à l'eau brûlante : vers 70 °C l'amidon gélatinise sur place et le gluten se dénature en partie, ce qui donne une pâte docile qui reste où on la met au lieu de se rétracter.
Le geste décisif n'est pourtant ni l'abaisse ni la découpe : c'est le chassage de l'air. Une bulle emprisonnée avec la farce se dilate à l'ébullition et ouvre la soudure, et le ravioli se vide dans l'eau. On referme donc toujours du centre de la farce vers les bords, du bout des doigts, avant de couper.
Ce qui change ensuite d'un pays à l'autre n'est pas la pâte mais ce qu'on lui demande d'encaisser. Un tortellino poché quatre minutes et un manti cuit vingt-cinq minutes à la vapeur ne demandent pas la même fermeture, et c'est pour cela que le premier se replie en demi-lune et le second se plisse en paquet.
| La famille | L'abaisse | La cuisson | Ce que la pâte doit encaisser |
|---|---|---|---|
| Ravioli, tortellini, cappelletti (Italie) | 0,5 à 0,6 mm, aux œufs et aux jaunes | 3 à 4 minutes à l'eau frémissante | Une farce déjà cuite, qui rend peu de jus |
| Pierogi, varenyky (Pologne, Ukraine) | 2 mm, pétrie à l'eau brûlante | 5 à 6 minutes, puis souvent la poêle au beurre | Un second passage à la poêle après l'eau |
| Pelmeni (Russie, Sibérie) | 1 mm, à l'œuf et à l'eau glacée | 4 minutes à l'eau bouillante | Une farce crue qui rend du jus en cuisant |
| Manti (Turquie, Asie centrale) | 1 mm, la même pâte que les pelmeni | 25 minutes à la vapeur | Une vapeur longue sur une fermeture plissée |
Sfoglia per ravioli (pâte à raviolis frais)
Pâte à pierogi et à varenyky (pâte à raviolis d'Europe de l'Est)
Pâte à pelmeni et à manti (pâte fine à raviolis d'Asie centrale)
Tortellini in brodo (tortellini de Bologne au bouillon)
Cappelletti romagnoli (raviolis au fromage de Romagne)
Tortelli di zucca (tortelli à la courge et au parmesan)
Tortelli d'erbetta (tortelli aux blettes et à la ricotta de Parme)
Ravioli scapolesi (raviolis de Scapoli à la ricotta et à la scamorza)
Culurgiones (raviolis sardes à la pomme de terre et à la menthe)
Pierogi ruskie (raviolis polonais à la pomme de terre et au fromage blanc)
Varenyky au chou et aux champignons (raviolis ukrainiens)
Vareniki aux cerises (raviolis russes aux cerises et à la crème)
Un gnocco contient de la farine, mais ce n'est pas elle qui le tient. Sa structure est faite d'amidon de pomme de terre gonflé par la cuisson, ou de protéines de lait coagulées dans le cas des gnudi de ricotta, et la farine n'est là que pour lier le reste. C'est un renversement complet par rapport à tout le reste de ce dossier, où le gluten est le matériau et où l'eau n'est qu'un moyen.
La conséquence pratique est que la quantité de farine n'est pas une donnée de la recette. Elle se décide une fois la purée faite, en fonction de l'eau qu'elle contient, et toute la technique consiste à faire entrer le moins d'eau possible dans la pomme de terre : chair farineuse plutôt que ferme, cuisson en robe des champs ou à la vapeur plutôt qu'épluchée, purée écrasée brûlante pour que la vapeur s'échappe. Chaque gramme d'eau évité est un gramme de farine en moins, et chaque gramme de farine en trop rend le gnocco élastique.
L'outil compte autant que la variété. On écrase au presse-purée ou au tamis, jamais au mixeur : la lame éclate les granules d'amidon encore gonflés et libère une colle que rien ne rattrape. Et on ne pétrit pas, on rassemble, dix secondes tout au plus, parce que le peu de gluten présent est ici un défaut et non une ressource.
Les gnudi toscans poussent le raisonnement plus loin encore : c'est la farce d'un tortello, ricotta, parmesan et un œuf, roulée en boulettes et cuite sans son abaisse. Il n'y a même plus de pomme de terre, et la seule variable reste la même, l'eau. Une ricotta bien égouttée, douze heures en passoire, demande deux fois moins de farine qu'une ricotta sortie du pot.
Le kansui est une solution de carbonate de sodium et de carbonate de potassium qui porte le pH de la pâte entre 9 et 11. Ce seul paramètre explique tout ce qui distingue une nouille à ramen d'une nouille de blé ordinaire, et c'est le plus bel exemple du dossier d'un ingrédient qui ne se goûte pas et qui décide de tout.
La texture d'abord. En milieu alcalin, les protéines du blé, gliadine et gluténine, changent de charge électrique, ce qui favorise un maillage de ponts disulfure beaucoup plus dense. Ce réseau serré ralentit l'entrée de l'eau dans les granules d'amidon : la nouille garde son mordant plusieurs minutes dans un bouillon brûlant, là où une nouille neutre s'y amollit en une minute. C'est la raison d'être du kansui, et c'est pourquoi on ne peut pas simplement s'en passer.
La couleur ensuite, et elle surprend ceux qui croient voir un jaune d'œuf. Le blé contient des flavonoïdes du groupe des anthoxanthines, incolores à pH neutre. En milieu basique leur structure moléculaire se réarrange et elles se mettent à absorber dans le bleu : la pâte devient franchement jaune sans qu'aucun œuf ni colorant n'y entre. Le pH élevé modifie aussi certains acides gras et développe l'odeur légèrement soufrée et terreuse qui signe les ramen.
Faute de kansui, on le fabrique. Étalé au four à 150 °C pendant une heure, le bicarbonate de sodium se décompose en carbonate de sodium, en eau et en gaz carbonique : il perd environ un tiers de son poids, et le pH d'une solution passe d'à peu près 8,3 à près de 11. Le produit obtenu est nettement plus caustique que le bicarbonate de départ, et se manipule avec des gants.
| Ce que le pH élevé change | Le mécanisme | Ce qu'on voit dans le bol |
|---|---|---|
| La texture | Les protéines changent de charge et multiplient les ponts disulfure | Une nouille qui reste ferme plusieurs minutes dans un bouillon brûlant |
| La couleur | Les anthoxanthines, incolores à pH neutre, se réarrangent et absorbent dans le bleu | Un jaune franc, sans œuf ni colorant |
| L'odeur | Certains acides gras sont neutralisés | Une note légèrement soufrée et terreuse, la signature du ramen |
| Le temps de cuisson | Le maillage serré ralentit l'hydratation de l'amidon | 60 à 90 secondes à l'eau, le reste dans le bouillon |
En Chine et en Asie centrale, la pâte n'est ni abaissée ni façonnée pièce par pièce : elle est étirée, et le réseau de gluten devient un matériau qu'on allonge comme on étire une pâte de verre. Le lamian du Gansu est de l'arithmétique faite à la main : on tire un cordon, on le replie en deux, on le tord sur lui-même, et chaque passe double le nombre de brins, 2, 4, 8, 16, jusqu'à 256 nouilles sorties d'un seul pâton. La torsion aligne les faisceaux de gluten dans l'axe du brin, et c'est elle qui permet à l'ensemble de s'allonger sans se rompre.
Le biang biang mian du Shaanxi prend l'autre chemin : au lieu de multiplier les brins, il en fait un seul, large comme une ceinture. On claque une langue de pâte à plat sur le plan de travail, d'où le nom, qui n'est qu'une onomatopée, puis on la déchire le long d'un sillon marqué à la baguette. Le laghman ouïghour, lui, n'a ni repli ni claquement : on balance un cordon unique entre les mains, on le laisse descendre sous son propre poids, et il s'allonge d'un mètre par passe.
Ces trois gestes reposent sur la même condition, et elle n'est pas la force du cuisinier : c'est l'huile et le temps. La pâte est découpée en cordons dès qu'elle est pétrie, enduite d'huile à la main, et laissée deux à quatre heures sous film. L'huile empêche toute croûte de se former et lubrifie les feuillets de gluten les uns sur les autres, pendant que le réseau se relâche. Un cordon ainsi reposé s'allonge de dix fois sa longueur ; le même cordon reposé à sec casse au premier mètre.
L'udon japonais appartient à la même logique par un autre bout. Il n'est pas étiré mais pétri au pied, dans un sac, parce qu'à 45 % d'hydratation aucune main ne peut travailler la pâte ; et il est pétri à l'eau salée, parce que les ions du sel écrantent les charges des protéines et les laissent se lier plus serré. Un udon fait à l'eau pure est mou, et le koshi, cette élasticité qui est le seul critère sur lequel on le juge, lui manque.
| La nouille | Le geste | Ce qui le rend possible |
|---|---|---|
| Lamian (Gansu) | Étirer, replier, tordre : chaque passe double le nombre de brins | Un pétrissage de quinze minutes et un gluten pleinement développé |
| Biang biang mian (Shaanxi) | Claquer une langue de pâte à plat, puis la déchirer le long d'un sillon | Deux repos successifs, dont un sous huile |
| Laghman (Xinjiang, Asie centrale) | Balancer un cordon unique jusqu'à plusieurs mètres | Deux à quatre heures de repos, lové dans l'huile |
| Udon (Sanuki) | Pétrir au pied dans un sac, puis abaisser et trancher | Une saumure qui resserre le gluten, et deux heures de repos |
Le sarrasin n'est pas une céréale : c'est une polygonacée, cousine de l'oseille et de la rhubarbe, et ses protéines ne forment aucun réseau. Une pâte de sarrasin pur ne se tient que par l'amidon gonflé, ce qui en fait la nouille la plus fragile du monde, et les artisans japonais qui travaillent en juwari, cent pour cent sarrasin, mettent des années à y parvenir.
Le compromis domestique s'appelle nihachi, deux pour huit : 20 % de farine de blé, juste assez de gluten pour que la pâte survive au rouleau et à l'eau bouillante. Tout se joue alors dans le premier geste, le mizumawashi : on verse l'eau en trois fois et on brasse du bout des doigts écartés, à grande vitesse, sans jamais presser, pour que chaque particule reçoive sa part d'eau avant qu'un grumeau ne se forme. Un grumeau est un point sec entouré de pâte humide, et il deviendra un point de rupture sous le rouleau.
La cuisson est brève, une minute et demie, et le rinçage obligatoire : le sarrasin libère un amidon très abondant qui colle les nouilles en bloc si on ne le lave pas à l'eau froide. L'eau de cuisson, le sobayu, n'est pas jetée au Japon : on la boit en fin de repas, allongée dans ce qui reste de la sauce.
L'Italie connaît le même ingrédient et en fait tout autre chose. Les pizzoccheri de la Valtellina mêlent farine de sarrasin et farine de blé dans des proportions voisines, mais la pâte y est abaissée et coupée en larges tagliatelle courtes, cuites avec des pommes de terre et du chou, puis noyées de fromage. Même matière première, deux cultures de la texture.
Trois traditions se passent de l'abaisse fine et du façonnage patient, et elles se ressemblent plus qu'il n'y paraît : dans les trois, la pâte arrive dans le liquide à peine formée.
Le spätzle souabe est le cas limite. L'appareil est trop liquide pour être manipulé, il n'y a ni pétrissage, ni abaisse, ni couteau : on le bat énergiquement à la cuillère de bois, cinq bonnes minutes, jusqu'à ce qu'il fasse des bulles qui éclatent lentement, puis on le racle à travers une grille au-dessus de l'eau bouillante. Le gluten s'est pourtant développé, au fouet plutôt qu'au pétrin, et un appareil sous-battu donne des spätzle qui se délitent. Le nom vient de Spatz, le moineau, et désigne la forme : un petit corps dodu terminé par une queue.
Le kalguksu coréen tire son nom du couteau, kal, et de la nouille, guksu. La pâte est abaissée à 2 mm, pliée en accordéon avec beaucoup de farine entre les couches, et tranchée à plat. Cette farine généreuse n'est pas une maladresse : les nouilles sont jetées directement dans le bouillon, sans cuisson préalable à l'eau, et c'est elle qui l'opacifie et lui donne du corps. Les cuire à part puis les ajouter donne un plat propre et raté.
Le hōtō du Yamanashi fonctionne exactement pareil, à l'autre bout de la mer du Japon : de larges nouilles plates, non salées, jetées crues dans une soupe de potiron au miso qu'elles épaississent en cuisant. Quand la nouille et le bouillon cuisent ensemble, l'amidon devient un liant et non un déchet.
La règle italienne est si répandue qu'on la prend pour une loi de la physique : beaucoup d'eau, bien salée, jamais de rinçage, et on garde une louche d'eau de cuisson pour lier la sauce. Elle est juste, et elle ne vaut que pour l'Italie.
La raison en est l'amidon de surface. Une pâte italienne sort de l'eau couverte d'un amidon dissous qui, mêlé à la matière grasse de la sauce, forme une émulsion : c'est ce qui fait qu'un cacio e pepe ou un pesto nappe au lieu de glisser. Rincer une pâte italienne, c'est jeter le liant du plat, et c'est pour cela que la louche d'eau de cuisson est devenue un geste de recette.
Au Japon, le même amidon est un défaut. Un udon ou une soba doit laisser le bouillon clair et claquer sous la dent : on les sort de l'eau et on les frotte sous l'eau froide jusqu'à ce qu'elles ne soient plus glissantes, ce qui enlève l'amidon et raffermit la nouille d'un coup. L'eau de cuisson, elle, n'est jamais salée, puisque l'assaisonnement vient du bouillon ou de la sauce.
Les ramen tiennent une troisième position, et c'est la plus facile à rater : ni salées, ni rincées, mais énergiquement égouttées. L'eau retenue entre les nouilles dilue un bouillon qu'on a mis des heures à monter, et c'est le défaut le plus fréquent d'un ramen fait à la maison. Le kalguksu, enfin, supprime la question en n'utilisant pas d'eau du tout.
| Tradition | L'eau de cuisson | Après l'égouttage | La raison |
|---|---|---|---|
| Italie | Largement salée, un grand volume | Jamais rincée, et on garde une louche d'eau | L'amidon de surface est ce qui lie la sauce |
| Japon : udon et soba | Jamais salée | Rincées et frottées à l'eau froide | Le bouillon doit rester clair et la nouille claquer |
| Japon : ramen | Jamais salée | Égouttées énergiquement, jamais rincées | L'eau retenue dilue un bouillon monté en plusieurs heures |
| Corée : kalguksu | Pas d'eau du tout | Rien, elles cuisent dans le bouillon | La farine qu'elles portent est ce qui l'épaissit |
Une pâte fraîche est un produit vivant au sens le plus trivial : elle perd de l'eau par la surface et en reprend par le centre, et son sort se joue dans les heures qui suivent le façonnage. Trois destins sont possibles, et le choix se fait au moment où la dernière pièce quitte le plan de travail.
Le séchage complet ne vaut que pour les pâtes sans œuf et sans gras. Une orecchietta ou un cavatello étalés deux jours sur un plateau, retournés une fois, deviennent une pâte sèche qui se garde des semaines à l'abri de la lumière. Une pâte à l'œuf séchée dans les mêmes conditions est un risque sanitaire, pas une conserve.
Le réfrigérateur ne gagne que des heures, et il en fait perdre à certaines. Les pâtes farcies y tiennent une demi-journée sur un lit de semoule, au-delà de quoi la farce humidifie l'abaisse par en dessous et la soudure lâche. Les gnocchi y détrempent et noircissent. Les nouilles au kansui, à l'inverse, y gagnent : quarante-huit heures en nids fermés accentuent leur couleur et améliorent nettement leur mordant.
Le congélateur est la vraie réponse, à condition de congeler à plat. On étale les pièces sur un plateau fleuré, sans qu'elles se touchent, on congèle deux heures, et on met en sac une fois dures : congelées en vrac, elles forment un bloc qu'on ne sépare plus. Elles se cuisent alors sans décongélation, directement dans l'eau bouillante, en comptant une à deux minutes de plus. Décongelées d'abord, elles rendent leur eau et se collent.
| La pâte | À l'air libre | Au réfrigérateur | Au congélateur |
|---|---|---|---|
| Pâte à l'œuf, en rubans | 2 heures sur un plateau fleuré | 24 heures en nids, couverts | 2 mois, congelés à plat puis mis en sac |
| Semoule et eau, façonnée | 48 heures pour un séchage complet | 2 jours sur son plateau | 3 mois, et se cuit sans décongeler |
| Pâtes farcies | 1 heure, pas plus : la farce humidifie l'abaisse | 12 heures sur un lit de semoule | 2 mois, à plat puis en sac |
| Gnocchi | 1 heure | Déconseillé : ils détrempent et noircissent | 2 mois, jetés congelés dans l'eau bouillante |
| Nouilles au kansui | 2 heures | 48 heures en nids, ce qui les améliore | 1 mois |
Pasta all'uovo (pâte à pâtes fraîches aux œufs)
Pasta di semola (pâte à pâtes fraîches à la semoule et à l'eau)
Orecchiette maison (petites oreilles des Pouilles)
Cavatelli maison (petites nacelles creusées du Sud)
Trofie maison (torsades ligures)
Sfoglia per ravioli (pâte à raviolis frais)
Gnocchi de pomme de terre maison
Gnocchi de ricotta (gnudi)
Udon maison (nouilles japonaises épaisses au blé)
Nouilles à ramen fraîches au kansui
Soba maison (nouilles japonaises de sarrasin)
Biang biang mian (nouilles larges étirées du Shaanxi)
Lamian (nouilles de blé étirées à la main)
Kalguksu (nouilles coréennes coupées au couteau)
Spätzle maison (petites pâtes souabes à l'œuf)
Pâte à pierogi et à varenyky (pâte à raviolis d'Europe de l'Est)
Pâte à pelmeni et à manti (pâte fine à raviolis d'Asie centrale)
Laghman (nouilles ouïghoures étirées à la main)
Tagliatelle burro e salvia (tagliatelles au beurre et à la sauge)
Orecchiette alle cime di rapa (orecchiette aux cime di rapa)
Cavatelli con broccoli e salsiccia (cavatelli, brocolis et chair à saucisse)
Spaghetti alla chitarra all'abruzzese (spaghetti à la guitare, ragù d'agneau et de porc)
Lasagnes à la bolognaise
Vincisgrassi (lasagnes des Marches au ragù blanc et aux abats)
Tortellini in brodo (tortellini de Bologne au bouillon)
Cappelletti romagnoli (raviolis au fromage de Romagne)
Tortelli di zucca (tortelli à la courge et au parmesan)
Tortelli d'erbetta (tortelli aux blettes et à la ricotta de Parme)
Ravioli scapolesi (raviolis de Scapoli à la ricotta et à la scamorza)
Culurgiones (raviolis sardes à la pomme de terre et à la menthe)
Pierogi ruskie (raviolis polonais à la pomme de terre et au fromage blanc)
Varenyky au chou et aux champignons (raviolis ukrainiens)
Vareniki aux cerises (raviolis russes aux cerises et à la crème)
Gnocchi alla sorrentina (gnocchi gratinés à la tomate et à la mozzarella)
Malloreddus alla campidanese (gnocchetti sardes au safran et à la saucisse)
Dan dan mian (nouilles dan dan au porc et au sésame)
Yibin ran mian (nouilles sèches de Yibin au ya cai)
Pizzoccheri della Valtellina (pâtes de sarrasin au chou et au fromage)
Hōtō (soupe japonaise de nouilles plates au potiron et au miso)
Krautfleckerl (pâtes autrichiennes au chou caramélisé)
Tonnarelli cacio e pepe (pâtes au pecorino et au poivre)
Pesto alla genovese (pesto génois au basilic)
Spaghetti alla carbonara (spaghetti au guanciale et au jaune d'œuf)
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