Les matériaux de cuisson : ce qu'une poêle fait à 230 °C

Cuisson
5 parties

Le catalogue répond matière par matière, sur chaque page d'ustensile : la poêle propose cinq matières, la casserole quatre, et il faut ouvrir seize pages pour reconstituer la comparaison. Ce dossier la fait une fois. Trois propriétés physiques suffisent à expliquer pourquoi le cuivre coûte ce qu'il coûte et pourquoi l'inox accroche ; un revêtement antiadhésif a un plafond de température, et il vaut la peine de savoir ce que ce plafond veut dire dans une cuisine où personne ne mesure la température d'une poêle ; enfin, une poêle abîmée se remplace, et le critère se voit à l'œil nu.

Trois choses qu'une matière fait de la chaleur

Une matière de cuisson se juge sur trois propriétés, et pas une de plus : sa conduction, son inertie, sa réactivité.

La conduction est la vitesse à laquelle la chaleur traverse la paroi et arrive dans l'aliment. C'est elle qui décide de la réactivité au feu : baissez le gaz sous une casserole en cuivre et la sauce le sait tout de suite, faites la même chose sous une casserole en inox à fond épais et elle continue sur son élan. Le cuivre conduit le mieux, l'aluminium suit d'assez près pour une fraction du prix, et l'inox conduit mal, ce qui est la raison pour laquelle une casserole en inox sérieuse cache de l'aluminium ou du cuivre dans son fond.

L'inertie est la quantité de chaleur que la paroi a stockée, et c'est presque l'inverse de la conduction. Une poêle en fonte de deux kilos ne retombe pas quand on y pose une entrecôte sortie du réfrigérateur, donc la viande saisit au lieu de bouillir dans son propre jus. Une poêle fine fait le contraire, quelle que soit sa matière : c'est l'épaisseur qui parle avant le métal.

La réactivité, enfin, est ce que la matière échange avec la préparation. L'aluminium nu et le cuivre nu n'aiment pas l'acide ; l'inox, l'émail, le verre et le grès ne réagissent à rien. C'est la propriété qui décide si une tomate peut mijoter deux heures dedans.

Les trois ne vont jamais ensemble, et c'est tout le problème : la matière qui conduit le mieux est celle qui a le moins d'inertie, et celles qui ne réagissent à rien sont celles qui conduisent le plus mal. Une batterie de cuisine est une collection de compromis, pas une recherche de la meilleure matière.

Trois choses qu'une matière fait de la chaleur
MatièreConductionInertieCe que ça change en cuisine
CuivreLa meilleureFaibleLa casserole suit le feu sans retard : le sucre et les sauces montées
AluminiumTrès bonneFaibleIl monte vite et redescend vite : plaques de four, casseroles légères
Inox 18/10MauvaiseMoyenneIl lui faut un fond épais ; en échange il ne réagit à rien et il déglace
FonteMoyenneLa meilleureElle ne retombe pas quand l'aliment arrive : c'est la saisie
Acier au carboneMoyenneMoyenneLe même métal que la fonte en plus fin : moins d'inertie, plus de maniabilité
Verre, grèsFaibleBonneLe four et la chaleur sèche, jamais la flamme directe

L'antiadhésif : PTFE, PFAS, et le plafond de 230 °C

Le vocabulaire embrouille la discussion avant qu'elle commence, alors autant le poser une fois.

Un revêtement antiadhésif de poêle est du PTFE, un plastique qui a la propriété de n'accrocher à rien, y compris l'œuf et la crêpe. Il tient jusqu'à 230 °C ; au-delà, il se dégrade et il fume. Ce n'est pas une valeur réglementaire, c'est une propriété du polymère, et c'est le chiffre que publie déjà la page de la poêle.

Reste à savoir si une cuisine ordinaire atteint 230 °C. Les 817 recettes du catalogue déclarent 1041 températures, dont 160 pour une cuisson à la poêle ; sept atteignent ou dépassent 230 °C, réparties dans six recettes. Ce sont des braises, une grille de barbecue, une poêle-gril chauffée à sec, une poêle en fonte portée au rouge pour brûler un oignon. Toutes cherchent le contact d'un métal nu, ce qu'un revêtement ne sait justement pas offrir : aucune recette ne demande donc 230 °C à une poêle antiadhésive.

Ce qui y arrive tout seul, en revanche, c'est une poêle vide sur un feu vif : il n'y a ni eau ni gras pour emporter la chaleur, et rien ne limite la montée. Une poêle avec quelque chose dedans reste en dessous tant qu'il reste de l'eau ou du gras. Le plafond n'est donc pas une contrainte de recette, c'est une consigne de préchauffage.

Deux mots qu'on lit toujours à côté du PTFE méritent d'en être séparés. Les PFAS sont la famille chimique à laquelle le PTFE appartient, ce qui explique pourquoi un article sur les PFAS finit toujours par parler des poêles. Le PFOA, lui, était un auxiliaire de fabrication : il est inscrit à l'annexe I du règlement POP (UE) 2019/1021 par le règlement délégué (UE) 2020/784, applicable à partir du 4 juillet 2020, ce qui interdit sa fabrication et son utilisation dans l'Union en dehors des quelques exemptions que l'annexe énumère. Un revêtement acheté aujourd'hui en Europe n'en contient plus, et un texte qui en parle décrit une poêle d'avant 2020.

Ce que dit l'Anses des matériaux au contact des aliments tient en une idée directement utile en cuisine : ce qui passe d'un matériau vers l'aliment dépend des conditions de contact, c'est-à-dire du temps, de la température et de la répétition des usages. Ce n'est pas la matière seule qui décide, c'est la matière plus la façon dont on s'en sert.

L'antiadhésif : PTFE, PFAS, et le plafond de 230 °C
Le motCe qu'il désigneOù on le rencontre
PFASLa famille des composés perfluorés et polyfluorés, plusieurs milliers de moléculesTextiles déperlants, mousses anti-incendie, emballages, et le revêtement de la poêle
PTFELe polytétrafluoroéthylène : le polymère dont le revêtement est faitLa poêle antiadhésive, le ruban du plombier, les membranes imperméables
PFOAL'acide perfluorooctanoïque, ancien auxiliaire de fabrication du PTFEInterdit dans l'Union depuis le 4 juillet 2020 : plus dans un revêtement neuf
TéflonUn nom commercial déposé, pas une matière : du PTFE vendu sous une marqueL'étiquette de la poêle, et à peu près toutes les conversations

Une poêle qui s'écaille se remplace

Voici la limite de ce dossier, et elle est volontaire : ce qu'un revêtement abîmé fait à une personne est une question médicale, et une page de cuisine n'y répond pas. Ce qui se vérifie, c'est le cadre. Le règlement (CE) n° 1935/2004 pose un principe d'inertie pour tous les matériaux destinés au contact des aliments, et son article 3 l'énonce « dans les conditions normales ou prévisibles de leur emploi ». La formule vaut d'être lue à l'envers : une poêle chauffée à vide au-delà de son plafond n'est plus dans ces conditions, et un revêtement qui cloque n'est plus le matériau que la déclaration de conformité décrivait.

Le critère de cuisine, lui, est plus court et il suffit : un revêtement qui cloque ou qui s'écaille se remplace. Il n'accroche plus rien, ce qui était sa seule raison d'être, et il part en morceaux dans la préparation, ce qui n'a jamais fait partie du contrat. Une poêle antiadhésive est un consommable de quelques années, pas un ustensile qui se transmet : ce sont la fonte et l'inox qui se transmettent.

Deux gestes prolongent la vie d'un revêtement plus que tout le reste. Ne jamais faire chauffer la poêle à vide, parce que c'est le seul moment où elle passe son plafond. Et ne jamais y poser de métal : une spatule en bois ne raye rien, ne fond pas, et ne conduit pas la chaleur jusqu'à la main.

Un dernier repère, pour la même raison : le silicone d'une maryse ou d'un moule a lui aussi un plafond, du même ordre, 230 °C. Un ustensile souple laissé au contact du fond d'une poêle brûlante est exactement la situation qui le dépasse.

Ce que les autres matières demandent en échange

Aucune matière sans revêtement n'est gratuite : chacune échange une contrainte d'entretien contre une capacité que l'antiadhésif n'a pas.

La fonte nue et l'acier au carbone se culottent, c'est-à-dire qu'on y construit une couche de gras polymérisé qui joue le rôle du revêtement, en plus dur et surtout en réparable : un culottage qui part se refait, un revêtement qui part ne se refait pas. Le prix est un lavage à la main, un séchage immédiat, et de la méfiance envers l'acide, qui dissout le culottage.

L'inox ne demande rien et n'interdit rien, sauf de croire qu'il n'accroche pas. Il accroche, et c'est le mécanisme : les sucs restés au fond sont exactement ce qu'un déglaçage récupère pour en faire la sauce. Un revêtement antiadhésif, par construction, ne laisse rien à déglacer.

La fonte émaillée et le verre ne réagissent à rien et passent au four, mais ils partagent une faiblesse que les métaux nus n'ont pas : le choc thermique. Un plat brûlant passé sous l'eau froide, ou sorti du réfrigérateur pour être enfourné, se fend, et cela ne se répare pas.

Le cuivre, enfin, est le seul cas où la matière se justifie par la conduction seule. Le sucre et les sauces montées se jouent à quelques secondes, et un retard du feu s'y paie tout de suite. Le plafond n'est pas celui du cuivre mais celui de la doublure, et l'étain d'un étamage fond vers 230 °C, ce qui est la même consigne que pour le revêtement : pas de chauffe à vide.

Ce que les autres matières demandent en échange
MatièreCe qu'elle demandeCe qu'elle rend
Fonte nueUn culottage, un lavage à la main, pas d'acide longL'inertie qui saisit une viande sans faire retomber la poêle
Acier au carboneLe même culottage, sur un métal plus finLa montée en température d'un wok et la maniabilité d'une poêle légère
Inox 18/10Rien, sauf de savoir déglacerUn fond de sucs qui devient la sauce, et le lave-vaisselle sans réserve
Fonte émailléePas de chauffe à vide, pas de choc thermiqueLe braisage au vin et à la tomate, du feu au four
CuivreUn lavage à la main, un étamage à refaire un jourLa meilleure conduction de la cuisine, pour le sucre et les sauces
Verre, grèsPas de flamme directe, pas d'écart brutal de températureL'inertie sèche du gratin et de la pierre à pizza, sans aucun goût ajouté

Une, deux ou trois poêles

La conclusion pratique tient en trois lignes, et elle est déjà écrite sur la page de la poêle.

Une cuisine qui n'a qu'une poêle la prend antiadhésive. L'œuf, la crêpe et le poisson sont les cuissons qui pardonnent le moins, et ce sont celles que le revêtement sauve. On accepte en échange de ne pas saisir et de ne pas déglacer dedans, et de la remplacer tous les quelques ans.

Une cuisine qui en a deux prend la seconde en inox ou en acier au carbone, parce que la saisie et le déglaçage sont exactement ce que le revêtement interdit. C'est là que passent l'entrecôte, le canard et tout ce qui finit avec un fond de sauce.

La troisième, s'il y en a une, se choisit sur la taille plutôt que sur la matière : une grande poêle change plus de choses qu'une matière de plus. Ce qui rate une saisie n'est presque jamais le métal, c'est la surcharge. Quatre morceaux de viande serrés dans une petite poêle rendent leur eau, la température tombe, et l'ensemble bout au lieu de dorer.

Le reste de la batterie suit la même logique, matière par matière, sur les pages d'ustensiles : l'inox pour la casserole et le faitout, la fonte émaillée pour la cocotte, l'acier au carbone pour le wok, le grès et le verre pour ce qui va au four.

Sources

Règlement (CE) n° 1935/2004, article 3 : le principe d'inertie des matériaux au contact des aliments, qui vaut « dans les conditions normales ou prévisibles de leur emploi »

Anses, fiche sur les matériaux au contact des denrées alimentaires (saisine 2013-SA-0167, 20 février 2014) : ce qui passe d'un matériau vers l'aliment dépend des conditions de contact, temps, température et répétition des usages

Règlement délégué (UE) 2020/784 du 8 avril 2020 : inscrit le PFOA à l'annexe I du règlement POP (UE) 2019/1021, applicable à partir du 4 juillet 2020

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